Recherche Carnet de chercheur Jun NISHIKAWA

Jun NISHIKAWA


« RICHESSE DES NATIONS ET BIEN-ÊTRE DES INDIVIDUS ». UNE VISION JAPONAISE

Jun NISHIKAWA

                                                               Jun Nishikawa



Le gouvernement japonais a publié en mars 2010 les résultats d’un sondage sur le degré de Bonheur des Japonais. D’après ce sondage, effectué sur quatre mille personnes âgées de 15 à 89 ans, le degré de Bonheur ou Bonheur National Brut (BNB) atteindrait le chiffre peu brillant de 6,5 sur une échelle de zéro à 10; 10 correspondant au niveau de “Bonheur parfait” et zéro, de “Malheur parfait”.
Cette enquête est basée sur la perception subjective de la nation. Si on compare ce résultat avec la moyenne des résultats obtenus par des enquêtes similaires effectuées auprès des habitants de 28 pays d’Europe, qui est de 6,9 en 2008, il semblerait que les Japonais se sentent moins heureux que les Européens en moyenne.
M. Yoshito Sengoku, alors Ministre de la stratégie nationale et chargé de l’enquête (Nommé Secrétaire général du nouveau Cabinet du Premier Ministre Naoto Kan depuis juin 2010) a déclaré que le gouvernement japonais projetait d’établir une nouvelle stratégie de croissance dès le mois de juin sur la base de cette enquête. Après de longues années de stagnation du PIB, cette stratégie a pour objectif de définir une nouvelle orientation de croissance pour le Japon qui est désormais confronté aux mêmes enjeux du  « post-développement » que les sociétés dites « matures ». Cette stratégie annonce un nouveau départ par rapport à la stratégie traditionnelle de croissance (existait-elle?) poursuivie par le Japon depuis les années 1950, et peut ainsi être interprétée sous l’angle de la recherche d’un nouveau but national adapté à une époque post « Haute Croissance ».
En France, le Président Sarkozy a reconnu l’utilité de développer de nouveaux indicateurs de mesure du progrès social, marquant ainsi la limite du PIB traditionnel. Suite à sa proposition, l’OCDE a formé un groupe d’experts internationaux dirigés par les lauréats du Prix Nobel, Joseph Stiglitz et Amartya Sen. Cette commission a publié en automne 2009 un rapport intitulé: “Richesse des Nations et Bien-Être des Individus” (Ed. Odile Jacob).
Le parti démocrate, au pouvoir depuis septembre 2009, affiche un slogan fondé sur la création et le développement d’une « nouvelle sphère publique » (NSP) pour surmonter le malaise que le Japon rencontbe aubo5rd’hui et relancer l’économie. La création de la NSP dépend beaucoup de la participation de la société civile (notamment les “ONG” [organisation non gouvernementale] et les “ONP” [organisation à but non lucratif]), dans une période où le gouvernement est confronté à un déficit fiscal abyssal et où les grandes entreprises délocalisent leurs usines à l’étranger.
Le nouveau premier ministre Kan a également déclaré qu’il visait la réalisation d’une société dans laquelle la place du malheur serait la plus petite possible (« société la moins malheureuse - 最小不幸社会 saishôfukôshakai »). Le moindre malheur ? C’est une expression astucieuse qui contourne la responsabilité d’avoir à assumer « le bonheur d’une nation » dont le contenu serait à préciser. En tout les cas, sa réalisation serait très difficile.
Au contraire, à travers cette proposition, l’objectif est d’essayer d’éviter au maximum la confrontation au malheur dans une période marquée par la mondialisation et qui voit se multiplier les accidents de la vie tels que l’exclusion, la dépossession, le chômage, la faillite, en procédant notamment à une restructuration du système de protection par le développement d’un meilleur réseau de sécurité sociale.
Cette politique du « moindre malheur » se base sur le « droit de vivre en paix » inscrit dans la Constitution du Japon. Ce qui est nouveau, c’est que M. Kan croit que cette politique sera réalisable et réalisée à l’aide de la NSP. On comprend alors que la notion de Bonheur National Brut (BNB) est liée à l’entrée en scène de nouveaux agents du développement émanant de la société civile considérée comme étant un partenaire important de la NSP.
Suite à son élection, le premier ministre Kan a expliqué le contenu de la « nouvelle stratégie de croissance » lors de son discours tenu à l’Assemblé Nationale au mois de juin. Il a mentionné trois objectifs de consolidation : 1) sur le plan fiscal, en atténuant le déficit ; 2) sur le plan économique, en promouvant les innovations dans les domaines tel que l’environnement, la santé, les PME et le développement régional ; 3) sur le plan social, en restructurant le système de sécurité sociale à l’aide d’un réseau social. 
Dans la réalisation de cette nouvelle stratégie, il est prévu que la NSP joue un rôle important et il a été décidé que le Ministère de la réforme administrative s’occupe de sa promotion. On constate ici une différence fondamentale avec les gouvernements précédents à l’égard de la notion de croissance. Ces derniers ont cru que la croissance économique pouvait être promue par une augmentation des dépenses publiques (ce qui a entraîné un déficit fiscal chronique), tandis que le nouveau gouvernement démocrate est convaincu que la croissance est basée sur le développement social. Cette nouvelle orientation fait écho à la proposition du Président français qui souligne l’importance du progrès social par rapport à la croissance du PIB dans les pays développés.
 
Après avoir ainsi analysé la nature de la « nouvelle stratégie de croissance », on comprend que la réalisation d’une société qui veut réduire la place du malheur (« société la moins malheureuse » - 最小不幸社会 saishôfukôshakai ») n’est en réalité qu’un pas vers la constitution d’une société plus heureuse.
Cependant, même en reconnaissant que la politique de la « société du moindre malheur» est dans une certaine mesure en progrès, il faut résoudre au préalable certains problèmes d’ordre académique, qui nous appellent à plus de rigueur quant au maniement des notions de développement et de post-développement. Ces problèmes se situent sur le plan théorique et sur le plan pratique.
La question théorique tout d’abord: celle-ci renvoie à deux problèmes majeurs qui sont la valeur du bonheur et les composants du bonheur. Le bonheur d’une personne est évidemment affecté par la valeur qu’on lui porte. Il existe plusieurs termes pour indiquer le degré de bonheur, tels que le bonheur, la satisfaction, la suffisance, le bien-être ou la richesse. Par conséquent, il existe toujours un problème relatif à la notion de valeur impliquée dans l’adoption de l’un de ces termes.
La richesse matérielle a été conçue depuis longtemps comme l’un des prémices indubitables nécessaire à assurer le bien-être des personnes, mais plus récemment, les Japonais considèrent de moins en moins la richesse matérielle comme une condition préalable et donnent de plus en plus d’importance à la satisfaction de la vie.
Dans quelle mesure peut-on considérer l’équilibre entre le PIB (richesse matérielle) et la satisfaction de la vie ou encore le sentiment de donner du sens à sa vie (« richesse non-visible » - 生き甲斐 ikigai) dans une période de dépression économique? Cette question n’est pas publiquement discutée à ce jour. Ainsi, lorsque l’on est contraint d’évaluer le bonheur, le problème revient à clarifier la valeur selon laquelle on juge le bonheur. En fonction de la définition de la valeur adoptée, on choisit les composants du bonheur: le revenu, l’équipement, les infrastructures sociales, les besoins fondamentaux, les liens sociaux, et tout autre facteur générateur de sens.
Ensuite, le problème d’ordre pratique; quels indicateurs doit-on adopter? Le rapport Stiglitz-Sen fait simplement mention de la nécessité qu’il y a de développer des indicateurs. Dans les années 1980, le gouvernement japonais a publié les People’s Life Indicators (PLI) pour évaluer le niveau de “richesse de vie” qui n’est pas nécessairement représenté dans le PIB. Or, ces indicateurs sont abandonnés depuis dix ans.
Aujourd’hui, les Japonais commencent à percevoir l’importance que revêt la quête du bonheur. Cependant, il reste toujours des problèmes théoriques et pratiques à résoudre. Mais ce défi passionnant doit être relevé pour permettre aux Japonais de vivre dans une ère nouvelle capable de faire suite à la précédente période orientée exclusivement vers la croissance et le développement économique du Japon.
 
 

 
Jun Nishikawa (Ph.D. en sciences économiques). Diplômé de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (1967). A enseigné l’économie internationale, l’économie de développement et la recherche de la paix à l’Université Waseda jusqu’en 2007. Il est actuellement professeur émérite de cette Université, Président de la Sociéte Japonaise pour le Développement International, et Co-ordinateur au Forum Asiatique de l’Economie Solidaire. Président de la Société Franco-Japonaise des Sciences Econmiques (1987-2006), il a reçu l’ordre des palmes académiques en 1990 (Chevalier) et 2001 (Officier). Il a également reçu du gouvernement japonais le Mérite de l’égalité du gendre en 2004. Il a été Professeur invité à l’Université de Paris 1 (1993), à l’EHESS (1995 et 1996), à l’IEP de Paris (2003) et dans d’autres universités aux Etats-Unis, au Mexique, en Chine, à Taiwan, en Thaïlande, etc. Ses nombreux ouvrages incluent : « Naihatsuteki Hattenron » (La théorie du développement endogène), 1990 (Prix Tohata pour les meilleurs livres de sciences sociales de l’année), « Ningenno tameno Keizaigaku » (L’économie à visage humain), 2000 (Prix Okita du Développement International), « Sekai Keizai Nyumon »(Introduction à l’économie mondiale), 3e éd., 2004 ; « Rentai Keizai » (L’économie solidaire) (2007),  « Higashi Azia no Shimin Shakai to Minshuka » (La société civile et la démocratisation en Asie de l’Est).